— Il associe très clairement cette idée de rentrer mourir chez lui à celle de devenir une présence utile. Pas un fantôme, pas une vidéo souvenir, pas un message. Une présence fonctionnelle. Un Jarvis, comme dans Iron Man.
Dan passa une main sur son visage.
— D’accord.
Amina le fixa.
— Quoi, d’accord ?
— D’accord pour entrer.
Elle le retint brièvement par le bras.
— Dan. Nous ne sommes pas prêts à traiter des mineurs.
— Je sais.
— Non, écoute-moi. On n’a pas encore les garde-fous pour ça.
— Je sais, Amina.
— Et si on attend d’être prêts, à supposer qu’on puisse le devenir un jour, il sera mort.
Amina le lâcha. Son regard se durcit de douleur plus que de colère.
— Voilà. Là, d’accord. Tu as compris.
Dan prit une inspiration, puis s’avança vers la chambre.
Il entendit d’abord une voix d’enfant, fine mais encore pleine d’énergie, suivie d’un bruit électronique, probablement une console de jeu ou une bande-annonce vidéo.
La chambre de Théo ressemblait à la plupart des chambres pédiatriques en fin de traitement : trop d’objets dans un espace trop petit pour tout contenir. Une couverture Avengers était remontée jusqu’à sa taille. Sur la tablette roulante, entre deux blisters de médicaments, traînaient des figurines de super-héros, un casque audio, un chargeur emmêlé, un carnet de croquis et deux barres chocolatées déjà ouvertes. Un dessin collé au mur représentait Iron Man, Hulk et un personnage plus petit, au milieu. Avec écrit en lettres irrégulières : THEO PRIME.
Ses parents étaient là. Sa mère, assise au bord d’une chaise, les mains serrées sur un mouchoir, les yeux gonflés. Son père, debout près de la fenêtre. Un homme grand, encore solide, qui tenait son visage comme on tient une porte de l’intérieur, pour éviter qu’elle ne s’ouvre.
Théo, lui, était allongé, redressé par les coussins. Très maigre. Crâne presque nu. Mais le regard vif.
Il vit Dan avant les autres.
— Ah. Vous êtes le docteur des morts numériques.
Le père baissa la tête une seconde. La mère ferma les yeux.
— Bonjour Théo. C’est une formulation un peu agressive pour un premier contact.
— C’est pour voir si vous fuyez.
— Et alors ?
— Vous êtes encore là. Donc vous avez atteint le niveau 1.
Dan esquissa un sourire étonné, salua les parents, puis s’approcha du lit.
— Et ça consiste en quoi, le niveau 2 ?
— Ne pas parler comme les gens qui disent « comment tu te sens ? » alors qu’ils veulent dire « est-ce que tu vas mourir bientôt ? »
Dan tira une chaise.
— Très bien. On saute cette étape si tu veux bien. Passons au niveau 3.
Théo plissa les yeux, intéressé.
— Vous avez de l’expérience ?
— Un peu.
Le père s’avança.
Sophie, sa maman, essuya vite une larme qui venait de couler alors qu’elle n’avait encore rien dit.
— Désolée, murmura-t-elle.
— Vous n’avez pas à l’être, lui répondit Dan.
Théo leva les yeux au ciel.
— Si. Ici tout le monde s’excuse tout le temps. C’est insupportable.
Marc, son père, posa une main brève sur l’épaule de son fils.
— Théo…
— Quoi ? C’est vrai. Même moi je m’excuse quand je vomis alors que ce n’est pas moi qui ai inventé la nausée.
Un rire lui échappa, suivi aussitôt d’un pli de douleur au coin de la bouche. Dan le vit. Théo aussi. Il attendit que la vague passe, en silence, puis reprit :
— Bon, docteur. On peut parler de Merlin maintenant ?
La chambre changea de densité.
Dan regarda les parents, puis Théo.
— On peut en parler, oui.
— Même si vous n’êtes pas prêts.
Amina avait raison. Le Docteur Moreau, encore plus.
— Qui t’a dit ça ? Amina, ma collègue ?
— Elle a dit qu’il manquait un cadre pour les mineurs. Ce qui veut dire que vous avez un cadre pour les vieux, les moyens-vieux et les gens compliqués, mais pas pour moi.
Marc fit un pas.
— Théo, doucement.
— Non, répondit l’enfant sans le regarder. Pas doucement. Vite.
Il tourna de nouveau les yeux vers Dan.
— Je veux rentrer chez moi.
Dan hocha la tête.
— J’ai compris.
— Non. Rentrer pour de vrai. Pas « quand on verra », ou « quand ça sera possible » ou « si ton état reste stable ». Je veux rentrer parce que mes jours, ils ne sont pas super nombreux, et ici, c’est nul.
Sophie porta le mouchoir à sa bouche.
— Théo…
— C’est nul, maman.
Il n’y avait pas de colère dans sa voix. Seulement une précision d’enfant épuisé.
— Ici, je suis un malade. Chez moi, je serais moi, point.
Dan laissa passer quelques secondes.
— Je crois que tu viens de résumer en une phrase tout ce que les soins palliatifs essaient d’apprendre depuis cinquante ans.
Il resta ensuite immobile.
— Et chez toi, tu veux quoi ?
Théo répondit sans hésiter.
— Mourir chez moi. Et devenir Jarvis pour mes parents.
Le silence fut total.
Même les machines de la chambre semblèrent reculer.
Sophie se mit à pleurer franchement, cette fois. Pas fort. Pas théâtralement. Une fuite continue, presque honteuse. Marc passa une main sur son visage, puis sur sa nuque, comme s’il cherchait un endroit où porter son impuissance.
Dan, lui, ne bougea pas.
— Tu peux m’expliquer ça ?
Théo le regarda avec une patience attendrissante.
— Jarvis, c’est l’IA de Tony Stark. Enfin avant Vision et tous les autres. Il l’aide, il répond, il sait où sont les trucs, il parle bien et il n’est pas collant. Je ne veux pas être un fantôme. Je ne veux pas non plus être une vidéo pourrie où tout le monde pleure. Je veux être utile.
Marc ferma les yeux.
Sophie murmura :
— Mon chéri…
— Je sais, maman. C’est triste. Mais c’est aussi une bonne idée.
Dan sentit dans sa poitrine cette douleur particulière que provoquent certaines phrases d’enfants qui, sans vouloir être profondes, tombent plus bas encore.
— Qu’est-ce que tu voudrais faire, exactement, si tu devenais Jarvis ?
Théo réfléchit sérieusement.
— Déjà, avoir une meilleure voix que Siri. Ensuite, dire à papa où il a encore rangé ses clés. Dire à maman qu’elle doit manger au lieu de boire du café dégoûtant. Et aussi faire des blagues de temps en temps pour qu’ils sachent que je suis toujours là, même mort.
Sophie émit un son étranglé.
Marc s’accroupit près du lit de son fils, une main serrée autour de la barrière du lit comme s’il empêchait quelque chose de bouger.
— Tu n’es pas obligé de penser à ça maintenant.
— Si. Justement. Parce que vous, vous n’y arriverez pas, lui répondit son fils avec douceur.
Marc baissa la tête.
Dan observa la scène sans intervenir. Le rôle du médecin, parfois, consistait à ne pas empêcher une vérité de se dire.
— Vous pouvez le faire ou pas ? demanda Théo.
La question était nue.
Dan prit le temps de répondre.
— Pas comme ça. Pas tout de suite.
Théo acquiesça, comme s’il s’y attendait.
— À cause du cadre mineur, c’est ça ?
— Oui.
— Et parce que vous avez peur que mes parents deviennent accros à moi, version numérique.
Sophie releva brusquement les yeux.
— Théo !
— Quoi ? C’est vrai, ça aussi.
Dan ne répondit pas tout de suite.
— Oui, dit-il enfin. C’est une des questions.
— C’est logique. Moi aussi, je voudrais me garder si j’étais vous.
La mère sanglota plus fort. Marc se redressa, alla s’asseoir près d’elle sans quitter son fils des yeux.
— On n’est pas obligés de faire ça aujourd’hui, dit-il à Dan, presque avec honte. Il a lu cet article, il s’est accroché à cette idée, mais on ne veut pas forcer quoi que ce soit. On aimerait surtout qu’il rentre à la maison.
Théo soupira.
— Vous voyez ? C’est ça le problème. Les adultes disent toujours « surtout » et après ils cachent le vrai truc dedans.
Dan regarda l’enfant.
— Le vrai truc, c’est quoi alors, d’après toi ?
— Que je vais mourir bientôt. Et que si je veux préparer des choses, il faut le faire avant. Pas après, parce qu’après je serai occupé à être mort.
Un rire sec échappa à Dan malgré lui. Marc aussi.
— Je fais rire, dit Théo. C’est déjà une compétence Jarvis. Niveau 3 au moins.
Dan s’approcha encore.
— Écoute-moi. Aujourd’hui, je ne peux pas te dire oui comme si tout était déjà prêt. Ce serait te mentir. La Fondation n’a pas encore ce qu’il faut pour des enfants comme toi. Il manque des règles, des protections, des limites. Pour toi, pour tes parents et pour nous aussi. Et surtout, navré pour le « surtout », on n’a pas Jarvis.
Théo l’observa sans ciller.
— Et ? Après « surtout », vous avez Merlin, non ?
— Je peux te promettre deux choses, Théo. D’abord, qu’on va tout faire pour organiser ton retour chez toi au plus vite. Ensuite, qu’on va étudier ta demande pour Merlin sans la repousser simplement parce qu’elle nous fait peur.
L’enfant inclina légèrement la tête, les yeux pleins d’espoir.
— Et vite ?
— Peut-être pas aussi vite qu’Iron Man, mais oui. Aussi vite qu’on le pourra.
— Parce que mes jours ne vous attendront pas.
— Je sais.
— Vous promettez pas des faux trucs ?
— Non, jamais.
— Vous promettez quoi, alors ?
Dan sentit tous les regards sur lui. Même ceux, invisibles, de l’équipe déjà en train de courir mentalement derrière cette situation.
— Que si tu rentres chez toi, on fera tout pour être à la hauteur de ce que tu demandes sans te fabriquer de mensonge, et sans « surtout ».
Théo considéra la phrase.
— Ça fait très docteur Strange, mais ça me va.
Puis, après un instant :
— Vous allez venir à ma maison, alors ?
— Oui.
— Parce que je veux mourir dans ma chambre, pas ici. Ici, vous ne comprendrez jamais exactement comment être Jarvis, parce que vous n’avez pas vu mes Lego, mon bureau, mes posters et la boîte où je cache mes trucs importants.
— Tes trucs importants ?
— Oui. Mes trucs très importants. Genre deux cartes Pokémon hyper rares, un boulon bizarre, mes outils et un chewing-gum fossilisé.
Dan hocha la tête avec gravité.
Pour la première fois, Sophie rit à travers ses larmes.
Le téléphone de Dan vibra dans sa poche. Il l’ignora.
Théo regarda la couverture Avengers.
— Vous savez, dit-il plus bas, si je meurs ici, ça sera juste l’hôpital. Si je meurs chez moi, ça sera quand même triste, mais ça sera chez moi. Et après, avec Merlin, ils auront au moins ma vraie ambiance.
Sophie serra les mains l’une contre l’autre.
— Mon cœur…
— Maman, dit Théo avec une fatigue soudaine, je suis désolé mais j’ai pas le temps d’attendre que tout le monde soit prêt.
La phrase coupa l’air de la chambre.
Cette fois, personne ne parla.
Dan entendit un bruit discret à la porte. Amina, sans doute, ou Moreau, en train de vérifier si la scène pouvait encore tenir.
Marc prit enfin la parole, très bas.
— On veut le ramener à la maison. On le veut depuis des jours. Mais tant qu’il disait juste qu’il voulait rentrer, on pouvait encore se raconter qu’on gagnait du temps. Depuis qu’il dit « rentrer pour mourir et devenir Jarvis », on n’arrive plus à respirer.
Dan se tourna vers lui.
— Ce n’est pas la même chose, en effet.
Sophie essuya ses joues avec colère.
— Je veux le ramener. Je le veux de toutes mes forces. Je veux sa chambre, ses draps, sa fenêtre, ses odeurs, ses livres. Je veux qu’il soit chez lui. Mais quand il parle comme ça… quand il parle de mourir et de devenir quelque chose après… j’ai l’impression de signer sa sortie de ce monde.
Dan acquiesça.
— Ce que vous signez, si vous le ramenez, ce n’est pas sa mort. C’est le lieu où elle arrivera probablement. C’est différent.
Marc releva la tête.
— Et Merlin ?
Dan regarda Théo avant de répondre.
— Merlin, aujourd’hui, ce n’est pas un outil prêt. C’est une urgence en construction.
Théo eut un petit sourire.
— C’est stylé, ça. Urgence en construction. Pas mal, docteur Strange, s’amusa-t-il.
Amina entra alors discrètement, dossier serré contre elle.
— Je peux ?
Théo la regarda comme s’il l’attendait, et lui adressa un sourire victorieux. Amina s’approcha sans relever, puis s’accroupit à hauteur de regard.
— J’ai horreur qu’on ait raison trop vite.
— Moi aussi. Mais c’est souvent mon cas.
— Je vois ça. Et je déteste Dr Strange.
— Pas moi, répondit Théo, d’un air fier.
Elle prit une inspiration.
— On va devoir faire plusieurs choses en même temps. Organiser ton retour avec l’équipe des soins à domicile. Voir ce qui est médicalement possible, rapidement. Parler avec tes parents, construire un cadre exceptionnel pour Merlin, parce qu’on ne peut pas faire pour un enfant ce qu’on fait pour un adulte comme si c’était pareil.
Théo l’écoutait avec plus d’attention et de sérieux que beaucoup d’adultes.
— Et si vous n’êtes pas d’accord entre vous ?
Amina échangea un regard avec Dan.
— Alors on se disputera très vite.
Théo sourit.
— Là, je vous aime bien.
Marc passa une main sur ses yeux.
— Concrètement ? Qu’est-ce qu’on doit faire ?
Le pédiatre Moreau entra à son tour.
— Concrètement, dit-il, on met en route le protocole de retour à domicile. Les infirmières, l’antalgie, les pompes, la coordination de garde, l’astreinte. Si tout s’aligne, le retour peut se faire d’ici vingtquatre à quarante-huit heures.
— Demain ? demanda Théo.
Moreau eut l’honnêteté de ne pas promettre.
— Disons, après-demain. Pour être sûrs.
Dan regarda Amina.
Elle avait déjà ouvert son carnet.
— Pour Merlin, dit-elle, il faudra des consentements spécifiques, un dispositif exceptionnel pour mineur, des limites d’usage beaucoup plus strictes, et une validation éthique et réglementaire qu’on n’est même pas sûrs d’obtenir à temps.
Sophie murmura :
— Je ne suis sûre de rien.
Amina tourna vers elle un visage soudain très doux.
— Personne ne vous demande d’être sûre aujourd’hui.
Théo, lui, reprit aussitôt :
— Moi je suis sûr d’un truc.
— Lequel ?
— Je veux rentrer chez moi avant de mourir. Et je veux qu’on se dépêche.
Il eut une nouvelle quinte de douleur sur son visage, brève mais nette. Moreau s’approcha. Théo leva une main pour signifier qu’il gérait encore. Il ferma les yeux quelques secondes, respira, rouvrit les paupières.
— Vous voyez ? dit-il faiblement. Même mon corps dit qu’on n’a pas un temps infini.
La suite se passa comme se passent les urgences qu’aucun protocole n’avait prévues : en couches superposées de décisions, d’appels, de listes et de silences contenus.
Dan quitta la chambre avec Amina et Moreau pour parler dans le couloir.
— J’en étais sûr, chuchota Amina.
Dan lui adressa un geste amical dans le dos.
— On n’a rien promis. On n’a pas menti.
Marc les rejoignit presque aussitôt. Sophie resta quelques minutes de plus auprès de Théo.